Elle et Lui – 4

Oui, je vais bien.
Je te l’ai déjà dit trente-six mille fois que j’allais bien.
Après, j’ai arrêté le décompte.
Mais puisque ça t’intéresse tant, je vais te le raconter.
Comme ça, j’aurai enfin la paix.
Parce que les  « tu vas bien? » chaque 5 minutes. Non, merci.
Alors, il devait être midi ou plutôt quinze heures. Attends, je vérifie.
Ça te semble un détail là, mais si j’y pense c’est que ça aura son importance.
Sois patient.

Se lève et tourne frénétiquement les pages jaunis d’un magazine spécialisé en programmation télévisée

Donc oui, ce programme ne passe qu’à quinze heures. C’était donc bien quinze heures.
Où, j’en étais?
Ah oui… quinze heures et je traînais.
Pourquoi tu me regardes comme ça ? Ça te démange que je traîne un lundi chez moi ?


Mais quand comme moi, tu t’es faite virée de ton taf pour insubordination, tu te retrouves à traîner les lundi, les mardi, les mercredi, les jeudi. Tu traînes. Y’a que ça à faire.
Donc, je traînais.
Sinon, tu vas lever les yeux au ciel comme ça chaque fois que je me répéterais.
Je dis ça pour toi hein. Tu auras mal à force. Je me répète beaucoup. Mon deuxième prénom aurait dû être bis mais j’avais des parents sans imagination du coup, ça été… Argh. Je ne te le dirais pas. Je l’ai toujours détesté ce prénom.
En plus, tu ne m’aides pas. Avec toutes tes mimiques.
Mon Dieu, c’est quoi, cette expression? Tu me fais une crise cardiaque ou quoi ?
Alors je trainais. Oui je trainais. Je traiiiiinaiiiiis.
Pas coiffée, pas lavée, en pyjama de l’avant-veille.

Bien dans ma bulle. Et là coup de sonnette.
Tu vois, là tout de suite, j’ai pensé : qui ça peut être ?
Parce qu’après ce qu’ils ont appelé une dépression.
Ah, les docteurs. A peine, on leur parle de ce qui ne va pas, que hop tout de suite, ils sortent les grands mots.
Moi, dépressive. Non mais imagine.
Moi.
Dépressive.
Le truc improbable.
Mais mon entourage, le problème, il y a cru et pendant cet épisode ils ont déserté Progressivement.
Famille, amis, collègues, tous envolés.
Les uns après les autres. Comme s’ils se passaient le mot: « Demain c’est à toi de disparaitre ».
Lui seul était resté. Pas jusqu’à la fin, puisque tu vois bien là que je suis toute seule.
Mais il aura tenu envers et contre moi. Avant finalement de partir.
Mais lui, je ne lui en veux pas. A sa place, je serais partie depuis longtemps déjà.

J’ai bien dû mettre 5 minutes avant de l’ouvrir cette fichue porte.
Et 5 minutes, quand comme moi tu vis dans un 20 m2, c’est long.
Deja, quelle excuse  quand enfin tu ouvres : « Je n’ai pas entendu », « j’étais loin ». Moyen.
Quand je me s’y suis résignée, prête à ne découvrir personne, je l’ai trouvé.
Bouquet de fleurs en main, air penaud.
Je n’ai pas compris. J’ai toujours détesté les fleurs. Il devrait le savoir.
Il est entré.
Je lui ai proposé à boire. Il a refusé. Je lui ai tout de même servi un verre. Il a bu. Vieille habitude. Rien n’avait changé.
J’ai continué à regarder mon émission.
Un sale gosse de plus qui faisait la misère à ses parents. Au bout de 30 minutes, il m’a demandé quand je comptais revenir ?
Je n’ai rien répondu.
Une heure a passé, puis deux.
Il a alors ajouté qu’il ne m’attendrait pas toujours. Puis, il s’est levé.

« Attends, reste, ne pars pas.
Tu avais raison. Ils avaient raison. Vous aviez tous raison.
J’ai besoin d’aide.
Ne me laisse pas.
Prends ma main.
Comme avant. Tu te souviens ? Avant, tu ne la lâchais jamais ma main.
Tu la tenais même en conduisant.
En plus, tu as dit oui. Tu l’as dit. J’ai des témoins. Pour le meilleur et le pire.
Fallait pas. Le pire est là… Devant toi.
J’ai peur. J’ai peur de moi. J’ai peur de ce que je pourrais faire.
L’autre jour, je me suis réveillée pieds nus, près du pont. Je ne me souvenais de rien.
Dis-moi que tout ira bien.
Toutes les fois où tu m’as dit que tout irait bien, c’est exactement ce qui s’est passé.
Tu es magique.
Serres moi.
Promis, j’arrêterai.
Il faut que j’arrête.
De toute façon, je n’ai plus d’argent, je n’ai plus rien. Tout y est passé.
Elle me tue à petit feu. Elle me tue un peu plus chaque jour.
Je ne veux pas mourir. »

Je l’ai pensé tu vois, mais je n’ai rien dit. Je l’ai juste pensé.
Les yeux toujours rivés sur l’écran. Muette.
Digne et conne.
Après 30 minutes, j’ai refermé la porte. C’était fini. Ça fait 5 ans.

« Miaou.. Miaou.. »

Allez viens, je te donner à manger. Tu dois avoir faim.
Et puis en fin de compte, l’heure n’avait aucune espèce d’importance.

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4 Replies to “Elle et Lui – 4”

    1. Salut.. ça me touche que tu t’inquiète mais pour l’essentiel de ce que j’écris je ne l’ai pas vraiment vécu.
      J’invente des histoires tristes.. peut être pour évacuer une vraie tristesse? à creuser

      J'aime

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