Elle et Lui – 10

Je vous ai vu l’autre jour.
Plus par accident qu’autre chose.
Je n’ai pas pu me défiler.
Trop tard.
Donc voilà, je vous ai vu.
Ma journée était pourtant bien partie. Réveillée en douceur sur cette chanson qui me portait jour après jour, la météo annonçait du soleil et il y’avait tellement longtemps. Ce matin, ça avait suffit à me mettre d’excellente humeur.
J’avais eu la force de me sortir de mon lit avant midi, de prendre une douche (yeah!!) et d’enfiler quelque chose de pas trop informe.
Quand je suis arrivée dans le hall de l’immeuble, j’avais affronté mon reflet dans l’immense glace vers laquelle je ne me tournais plus, et je m’étais trouvée jolie.
C’était un beau début de matinée.
Alors, plutôt que de me limiter à l’unique raison de ma sortie, à savoir faire une razzia à la librairie du coin, je me suis aventurée plus loin. Un peu trop.
Je vous ai vu.
Tu avais l’air heureux. Elle avait l’air d’une pute.
Décidément, elle mourra comme elle est née. Pute un jour, pute toujours.
Elle était vulgaire mais vulgaire, comme à son habitude. Sa façon de parler, de se tenir, de marcher, de se vêtir, de respirer.
Je ne comprends toujours pas ce que tu peux bien lui trouver. Ah si, son porte-monnaie.
L’ironie de la vie. C’est elle qui a l’air d’une pute quand c’est toi qui es entretenu.
Je ne cherchais pas à te voir.
J’espère que tu ne m’as pas vu.
Je me suis engouffrée le plus vite possible dans la première boutique qui s’est présentée à moi.
Te voir était bien la dernière chose qu’il me fallait.
Bien que la moi complètement hystérique, qui suivait tes moindres mouvements et avait besoin de savoir tout ce que tu faisais n’existait plus, j’ai reçu un choc.
Ça avait été difficile de trouver une parade à mes envies de toi. Envie? Un mot trop beau pour exprimer ça. Le terme « poussées » conviendrait mieux. Comme une urticaire purulente, un eczéma chronique devant lequel il fallait employer les grands moyens pour s’en débarrasser.
Pas assez efficacement faut croire, puisqu’à cet instant, il a fallu que je sache. 
Que je remplisse ce vide que j’avais tant de fois fantasmé.
Il m’a fallu très peu de temps pour rattraper les deux ans qui nous séparaient. Les vieux réflexes.
Jusqu’ici, j’avais fui toutes les fois où ton nom avait été prononcé. J’avais réussi à ne pas entendre parler de toi, à faire semblant d’ignorer que tu vivais toujours à deux pas. Toute une logistique mise en place pour éviter que nos mondes ne se croisent.
Rentrer tôt.
Sortir tôt.
Prendre des chemins plus longs.
Eviter tous tes spots; ce qui revenait à me contraindre à aller dans tous ces lieux que je ne n’aimais pas. Parce que oui, nous avions les mêmes goûts. Ça nous avait rapprochés à l’époque.
J’avais fui et j’avais réussi. Je vivais dans mon monde, aseptisé, nettoyé de toi.
J’avais dû me séparer de toutes ces personnes qui insistaient à me demander comment j’allais malgré mes faux sourires. Certaines étaient proches, mais il me fallait croire en mon personnage et elles ne m’aidaient pas. Toujours à être là, à s’inquiéter de mon état, à me demander si j’avais mangé, à mettre encore et encore le doigt sur ma faiblesse.
Voilà que la réalité me rattrapait.
Il fallait bien que ça arrive un jour.
J’ai filé dans une cabine d’essayage, bien à l’abri des regards, avec un article trois fois trop grand pour moi, pris à l’arrache dans un rayon.
Je me suis assise à même le sol, les jambes en tailleur et les pages ont défilés.
Les joies des réseaux sociaux.
Vous étiez fiancés.
A cet instant, j’ai reçu un énorme seau d’eau glacée sur moi, sauf qu’à la place de l’eau, il y avait des épines. Beaucoup.
C’est marrant hein? Le mariage t’avait toujours dégoûté-répugné-effrayé au plus haut point. Tu m’avais même convaincu de sa haute inutilité.
Elle avait eu droit à la bague.
Peu importe qu’elle l’ait sûrement payée elle-même avec ces foutus millions, elle l’avait.
Demande partagée sur internet. Qu’avais donc tu fais de ta maxime du « vivons heureux, vivons cachés »?
Et puis le souvenir de toi qui me disait de ne pas m’inquiéter, qu’elle ne représentait rien, qu’elle pouvait bien s’agiter.
Car oui, à une époque, nous avions ri tous les deux de la demoiselle qui pensait qu’elle pouvait t’acheter.
J’ai attendu un peu plus de 30 minutes dans cette cabine. Je devais être sûre que vous seriez loin quand je me risquerai à sortir.
L’affluence était encore faible donc je ne fus pas dérangée. Dieu merci.
Puis je me suis élancée dehors et j’ai couru, couru de toutes mes forces, couru à en perdre haleine.
Je n’avais pas couru aussi intensément depuis mes années lycée. Ces courses pour ne pas perdre la face devant les autres élèves, où j’arrivais incontestablement dernière. Dernière mais je donnais tout. Je donne toujours tout.
J’ai dû battre un record personnel, parce qu’il m’a fallu moins d’une dizaine de minutes pour parcourir le trajet jusqu’à mon fort, ma tour, ma cachette.
Pourtant, une fois arrivée là, je ne suis plus rentrée.
J’avais couru pour mettre de la distance entre nous et c’est moi que j’avais rattrapée.
J’ai alors été prise d’un rire, et quel rire. Ils me regardaient tous!
Je vous ai vu l’autre jour et j’ai enfin pu tourner la page.

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