Elle et Lui – 11

J’avais 5 ans, il en avait 50.
Non, ce n’est pas ce que ça semble être.
C’était un accident.
Il n’avait pas prévu ma venue. Faut dire que quand votre femme a 48 ans, il y a des hypothèses que l’on ne forge plus.
Comprenez le, il avait d’autres projets mon père. Il réapprenait tout juste à penser à lui,  à s’occuper de lui, à vivre pour lui.
Mon père fait partie de cette génération qui s’est retenue de vivre une fois les enfants arrivés. Il avait vécu pour ses enfants et lorsque le dernier était parti pour ses études, il pensait en avoir fini.
Puis, je suis arrivée.
Je me souviens surtout du silence. A la question, comment était ton enfance ? Je répondais invariablement « silencieuse » et j’avais droit à ces regards mêlés d’interrogation et de pitié. J’ai arrêté d’être honnête pour commencer à répondre comme les autres : « heureuse ».
Pourtant, ce silence n’avait pas été oppressant.
Pour ma mère , j’étais un cadeau du ciel. La tête de mon père criait le contraire.
Papa n’était pas méchant. Il n’avait juste pas prévu de reprendre le chemin des couches.
Alors, il ne m’a pas calculé.
Je n’étais pas délaissée pour autant. J’avais tout le matériel nécessaire à ma bonne croissance et même un peu plus: un toit, de la nourriture, des vêtements, une nounou, des jouets. Pour le reste, je pouvais toujours courir.

J’avais 10 ans, il en avait 55.
Ma mère est partie loin. Loin là-bas, si loin, que l’on en revient jamais.
D’elle, je ne garde que peu de souvenirs. La rumeur veut que j’ai hérité de son regard. Avec le temps qui passe, ceux-ci s’estompent et j’ai beau m’y accrochée de toutes mes forces, son visage n’a plus dans ma mémoire que quelques traits grossiers, certainement empruntés à l’ensemble des personnages féminins rencontrés ça et là. Quand je me suis mis en quête d’une photo d’elle et que j’ai retourné la maisonnée, il était trop tard. Les déménagements successifs avaient eu raison de nos albums de famille.
Papa était un homme travailleur.
On peut dire qu’il avait pris très sérieusement tout ce qui c’était dit et écrit sur les vertus du travail : Travaillez, prenez de la peine, c’est le fond qui manque le moins! Le travail, après le travail, l’indépendance!
Papa travaillait beaucoup. Alors forcément, il n’avait plus de temps.
Quand ma mère est partie, Papa n’a pas continué à fêter mon anniversaire. A mon tour, je continue à passer cette journée sans fioriture d’aucune sorte. Une fois, j’avais organisé quelque chose. Ce fût horrible. Cette impression de le trahir. On ne m’y reprendra plus.
Papa consacrait tout son temps au travail.
Et moi, je voulais juste que quelqu’un fasse attention à moi.
C’est à peu près à cette époque que j’ai commencé à les intéresser.

J’avais 15 ans, il en avait 60.
Souvent, je me suis posé ces questions : les choses auraient-elles été différentes si j’avais été un garçon ? Dis Papa,  m’aurais tu porté sur tes genoux ? M’aurais tu pris dans tes bras? M’aurais tu appris à taper dans un ballon ? Aurais tu été fier ? 
Comme j’ai détesté l’adolescence et tous ces signes de féminité. Je leur en voulais de creuser encore plus ce fossé qui nous séparait.
Mais je n’y pouvais rien, alors j’ai fais avec.
Je n’étais pas méchante. Tout ce que je demandais, c’est que l’on fasse attention à moi.
Petit à petit, j’ai vu que toutes ces nouvelles courbes attiraient leur regard : Petits ou grands, libres ou occupés.
Alors, j’ai fait ma belle. Faire ma belle ici est un euphémisme pour Maman. Elle ne doit pas savoir.
On peut dire que j’en ai fait se retourner des têtes et brisé quelques cœurs au passage.
J’étais enfin vue et j’adorais cette sensation.
Je comptais pour quelqu’un, pour  beaucoup.
Alors, si en échange de tout ça, ils me réclamaient mon corps. Pfffiou, si ça pouvait leur faire plaisir.
Dans le lot, il y en avait un que j’aimais appréciais plus que les autres. Il me voulait pour lui tout seul. Mais je ne pouvais décemment pas tout miser sur un seul cheval. Les gens meurent – changent d’avis – vous quittent-se lassent et à la fin tu te retrouves seule. Il est finalement parti. Bien fait pour ta gueule.

J’avais 20 ans, il en avait 65.
Papa a commencé à être de plus en plus faible. Une connerie d’AVC l’avait surpris pendant qu’il conduisait. Il avait eu de la chance d’en être sorti vivant. Il était désormais réduit à se faire assister pour tous les gestes simples du quotidien : manger, se laver, s’habiller, …
Je ne suis pas pour autant retournée à la maison.
Je passais souvent lui rendre visite. Nous n’étions pas proches, mais c’était mon père!
Des visites courtes pendant lesquelles il ne savait pas quoi faire de moi. Je restais plantée là, muette comme une carpe, et ne trouvais jamais rien d’intéressant à lui raconter. Mes déboires peut-être ? Parce qu’il est certain que j’aurai eu besoin de conseils. Tous ces hommes, ces histoires, ces drames à ne plus savoir où donner de la tête.
Mais comment tu entames une conversation avec quelqu’un à qui tu n’as jamais rien dit? Notre truc, c’était le silence.
Pourtant, je n’ai pas cessé d’y aller.
Vers la fin, c’est devenu plus simple. Il avait perdu la vue et il murmurait le nom de Maman à intervalles réguliers.
Un jour , n’y tenant plus, je lui ai saisi la main et je ne l’ai plus lâché.
Cette main que j’avais arraché est devenue ma bouée. Elle m’aura transmis plus en ces trois mois qu’en 24 ans de vie.
C’est sûrement mon imagination, mais j’y lisais ses regrets, ses espoirs, ses doutes.
Papa était enfin là.

J’ai 25 ans, Papa n’est plus là.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s