Elle et Lui – 14

Elle m’avait prévenue.
Elle l’avait murmuré presque susurré mais les mots avaient été assez distincts pour que je l’entende clairement.  Elle me l’avait dit en me regardant droit dans les yeux, de tout l’aplomb dont elle était capable.
« Hey toi, va pas tomber amoureux ».
Elle s’était pour cela relevée de sa position favorite, c’est dire à quel point c’était important. Un peu brusquement d’ailleurs, prise d’une illumination.
Elle aimait à rester tout le temps que nous passions assis ou presque, à moitié affalée sur mon torse. Moi qui la soutenait, les fourmis me venaient dans les jambes et dans les bras mais je ne montrais jamais aucun signe de faiblesse.
A la suite de quoi, elle avait rajouté très sérieusement « Je n’ai plus la force de tout ça ».
J’avais ri sans trop comprendre.
De nervosité, de lâcheté, de peur, de tout ça à la fois sûrement. J’avais ri comme toutes les fois précédentes où elle insistait pour que je la laisse seule quelques instants le temps de … J’avais ri sans oser poser plus de questions.
Je me suis toujours demandé si elle voyait d’autres hommes sans jamais directement lui formuler. Mon petit doigt me dit que oui.  Mon cœur le somme de se taire.
La femme que j’aime.
C’est le surnom que je lui ai donné. Je dois reconnaître qu’il est quelque peu inhabituel, un peu long, mais il traduit exactement ce qu’elle représente pour moi. Parce que oui cette femme je l’aime.


La femme qui m’aime?
Bien évidement, je n’ai pas tenu compte de son avertissement et arriva ce qui arriva.
Ça s’est produit un 6 avril. C’était un jeudi. A l’heure qu’il était, j’aurai normalement dû être à mon bureau en train d’accomplir mécaniquement mes tâches quotidiennes. Mais j’avais pris deux semaines de congés que je comptais bien passer près d’elle. J’avais dit à ma famille que je partais en mission, une mission un peu plus pointilleuse que les précédentes, qui nécessiterait cette fois que je m’absente plus longtemps. Jusqu’ici, ma plus longue mission avait été de huit jours.
Ça faisait maintenant trois jours que nous étions arrivés sur le site de la Villa Enchantée. Le nom est kistch, très kistch même, je dois bien l’avouer. J’avais d’ailleurs refusé dans un premier temps d’y aller. Elle avait insisté. Elle savait me faire changer d’avis. Je suis heureux d’avoir finalement dit oui. Le cadre était … enchanteur. La Villa Enchantée est indescriptible. On y perd la notion du temps. J’ai été happé très rapidement par l’énergie qui s’y dégageait et je voyais déjà la fin de notre séjour là-bas comme un déchirement.
Le terme villa par contre, lui, était mal choisi, puisqu’en réalité il s’agissait d’une suite de bungalows disposés de telle sorte à ne pas créer de vis à vis et que chacun de ses occupants soit à proximité d’un des nombreux privilèges qu’offrait l’endroit.
Nous occupions le bungalow n° 7 et les moments où il ne faisait pas trop chaud, nous pouvions sentir les brises de la lagune pas loin.
Ce 6 avril, j’étais en train de lui repasser un épisode d’une de mes web-séries préférées. Un truc trois fois con mais qui me fait marrer. A l’origine, il s’agit d’une web-série destinée aux enfants, je l’ai d’ailleurs découverte un jour que je rendais visite à ma sœur. Ma sœur a de très jeunes enfants.
Vous l’auriez vu, elle était si concentrée. Si intéressée à ce qui m’intéressait.  Elle ne simulait pas l’intérêt. Elle voulait vraiment savoir et me charriait sur la niaiserie des personnages. Mon cœur à commencer à se fissurer à cet instant.
Puis, elle s’était mise à danser. Elle ne dansait pas de façon conventionnelle. Sa façon de danser pourrait être qualifiée de bizarre. Elle vivait la musique. Ses gestes. Ses postures. Elle se ployait et se déployait à la façon des danseurs contemporains.
Elle s’était arrêtée, m’avait dévisagé puis avait de façon sentencieuse « Hey toi, tu m’aimes. »
J’étais resté interdit. Plus aucun son n’a voulu sortir de ma bouche. J’ai vu son visage se durcir et son corps se raidir. J’aurais voulu lui crier  » Oui, je t’aime. Je t’aime et tu vas faire quoi maintenant? » « Je t’aime parce que tu m’as fais tomber amoureux. »  » Tout ça , c’est de ta faute« .
J’étais simplement incapable de formuler le moindre mot, alors je me suis enfui.
J’ai 28 ans. Je travaille depuis 5 ans et grâce à mes capacités, j’ai gravi plusieurs échelons au sein de l’entreprise où j’exercice et je me suis retrouvé à courir les larmes me montant aux yeux. J’avais couru avec pour remonter le temps. Peut être que si je courais longtemps et très vite, je me recroiserai et me préviendrai avant de commettre la gaffe.
Je me suis arrêté à un bistrot. J’ai pris un ou dix verres de vin de palme pour me donner du courage. Le temps a filé, il était presque 21 heures. Je suis retourné à la Villa décidé à l’affronter. J’allais lui dire ce que je ressentais et advienne que pourra.
Arrivé, devant notre porte, il n y avait aucune lumière. Elle était partie. J’avais songé à rentrer moi aussi sans même prendre le temps de ramasser le reste de mes affaires. Dans un éclair de lucidité, j’ai réalisé qu’il était presque suicidaire dans mon état de prendre le volant.
Résigné, j’ai pris une douche rapide et me suis jeté au lit. C’est alors que j’ai senti sa présence. J’avais du la bousculer puisqu’elle était réveillée et me scrutait maintenant dans le noir. Puis, elle a caressé mon visage de ses gestes lents habituels, a taquiné ma barbe et s’est retournée.
Quelques minutes ont passé pendant lesquelles mon cerveau ne savait pas comment interpréter son attitude. Elle s’est alors relevée brusquement et avait déclaré « Hey toi, moi non plus je ne me suis pas écouté« .
Tout cela s’est passé, il y a maintenant  6 ans.
Aujourd’hui, ça va faire 6 ans que la femme que j’aime est aussi celle qui m’aime.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s