Elle et Lui – 16

Le verdict était tombé.

Le cœur ne battait plus.

Le cœur qui une semaine encore battait, ne battait plus. Elle avait suggéré une panne de l’appareil. La technique et ses caprices. Elle avait tempêté que l’on change d’appareil, que l’on change de salle, que l’on change de médecin.

Elle avait hurlé de toute la force qui lui restait. Avec ses cris, elle expiait ces nuits d’angoisses, ces nuits d’attentes, ces nuits de prières, son incompréhension.

Il y avait bien eu ces douleurs sourdes qu’elle avait ignorées tant bien que mal. En marche, elle se tordait soudain, pliée en quatre alors incapable d’avancer. Couchée, elle se réveillait, fixant le plafond, suppliant que ça cesse. Mais, elle avait continué à vivre comme si de rien n’était. Peut-être qu’en se refusant à mettre des mots sur ce mal, il s’en irait comme il était venu. « Ce que tu ne regardes pas, n’existe pas » disait le dicton.  Le mal était pourtant resté. Persistant.

Un matin, il y avait eu tout ce sang. Cela, elle ne pouvait pas l’ignorer, surtout qu’il l’avait vu lui aussi. Il avait sur un coup de tête décidé de faire l’expérience tant vantée par ses collègues du télétravail. Il était donc présent ce jour-là.

Il avait réussi le tour de force de la convaincre de se rendre aux urgences. Juste un petit tour et puis s’en vont.

Hier encore, il était parmi eux et tout était possible.

Ils avaient parlé après de programmer une évacuation. Parce qu’en restant là, il risquait désormais de la tuer. Se sont-ils seulement posé la question de savoir si la femme qui l’avait porté 5 mois durant avait envie de continuer à vivre ? Parce que pour elle, si elle n’était pas capable de porter la vie, elle voulait bien partir.

Elle avait hoché la tête.

Elle s’est remémorée la précédente fois et celle d’avant. Heureusement qu’ils n’avaient pas encore annoncé la nouvelle par superstition. L’épreuve de la dés-annonce leur serait cette fois épargnée et avec elle … les mêmes mots, les mêmes phrases, les même regards, les mêmes rires, les même rumeurs.

Elle avait aussi pensé à lui, à eux. Même s’ils n’étaient pas les siens, elle s’en occupait depuis de longues années et ils l’appelaient mama.

En sortant de l’hôpital, il lui avait demandé comment elle se sentait. C’était comme discuter de la météo avec un condamné. Qu’est-ce qu’il voulait qu’elle réponde à ça. Elle lui avait souri faiblement et lui avait dit que tout irait bien. C’était un demi-mensonge, un pari sur l’avenir. L’autre face de la vérité est qu’elle était dévastée et qu’elle n’avait plus envie de respirer par moments.

Elle n’a plus rien entendu après ces mots. Elle a vu ses lèvres encore remuer, sans entendre. Alors elle a hoché la tête. Il devenait pratique ce hochement de tête. Il a eu l’air rassuré et a annoncé qu’ils feraient une halte au glacier : Vous venez de perdre un enfant, mangez donc une glace !

A cet instant, elle aurait voulu fondre en larmes. Elle ne l’a pas fait. Elle a compris qu’elle serait seule. Seule à comprendre, seule à souffrir, seule à pleurer. Elle a encore hoché la tête et s’était laissée bercer par le glissement de la voiture sur la chaussée.

Il a continué de parler, elle n’a plus rien dit.

Elle n’a plus dit un mot là-dessus et il avait l’air trop soulagé de la voir passer à autre chose pour aborder le sujet. Au contraire, lui parlait déjà de se relance, de retenter, de s’en remettre aux progrès de la médecine, d’envisager d’autres méthodes, …

Parfois le soir, elle se servait un verre de vin et allongée sur la terrasse, il lui arrivait de se demander le moment où elle avait foiré. Elle n’était pas plus mauvaise qu’une autre. Elle avait posé des actes, fait des choix, parfois les mauvais, parfois les bons. Elle avait confessé ses torts. Elle avait été blessée. Elle avait pardonné. Elle avait eu une vie de femme. Ni plus, ni moins.

Les jours ont passé, puis les mois.

Elle a repris le chemin de la cuisine. Elle a recommencé à faire les courses. Elle est allée chercher les garçons à la sortie de l’école. Elle a repris le travail. Elle a changé de coiffure. Deux fois. Elle a acheté de nouveaux vêtements. Elle a participé  à quelques expositions. Elle a trinqué à de bonnes nouvelles. Elle a consolé des peines. Elle a hoché la tête.

Elle avait aussi lu et relu des notices pour savoir quel cocktail serait le plus efficace, le plus rapide. Elle avait arrêté de s’alimenter mais jamais très longtemps. Elle avait vu trois psychologues et un psychiatre. Elle avait étouffé ses pleurs dans son oreiller.  Elle avait tapé dans des murs.

Mais, elle n’a plus rien dit.

 

Quoi faire? – La fondation Donwahi

Il n’y a pas longtemps, je me suis intéressée à ce qu’Abidjan offre en terme d’espace culturel : vieux restes d’un passage en France où il y a des musées pour tout, des expos partout et tout le temps.
Mon premier choix a été le musée des civilisations. Malheureusement, il est en travaux et ce jusqu’aux jeux de la francophonie de cet été 2017 / grandes vacances scolaires / grande saison des pluies. Ses trésors sont inaccessibles jusque-là.

Déception d’abord pour moi, ensuite pour elle. Elle, c’est mini-pouce. S’il est quelque chose que je veux lui inculquer-transmettre-donner-léguer parmi d’autres, c’est la curiosité, l’ouverture d’esprit, l’ouverture à l’autre, le goût du bizarre.

Alors après des ouï-dire au sujet de la fondation Donwahi, j’ai décidé qu’il était temps de retenter la sortie culturelle.

Parenthèse
Ça te fait ça à toi aussi, de planifier un truc et le jour j de ne plus avoir envie de bouger la moindre partie de ton corps et de te trouver un tas de raisons plus ou moins tordues pour te conforter que ce nouveau choix de l’enfermement est le bon?
J’ai reporté oowww. J’ai reporté même. Jusqu’à ce week-end où c’en était trop parce qu’au bout d’un moment, la vie ce n’est pas que des envies. Faut passer à l’action.
Fin de la parenthèse.

Sous un soleil de plomb, nous nous y rendâmes pleines d’entrain. Il est bon de savoir que les portes de la Fondation sont ouvertes jusqu’à 20 heures. Je ne le savais pas. Je n’aurais peut-être pas décalé si j’avais su mais c’est toujours bon de le savoir.

A la question : Maman on va où ?, je répondais : à la galerie.  Et avoue, ça en jette.

En ce moment et jusqu’au 31 juillet 2017, il y a des expositions permanentes et une autre que je qualifierais d’exceptionnelle : Jems Kokobi – Terre d’Origine.
Terre d’Origine, ce sont des sculptures sur bois réalisées à la tronçonneuse au cœur de la forêt.
Terre d’Origine, ce sont 5 œuvres dispersées dans la cour et une projection dans la « boite noire » qui nous plonge au cœur du processus créatif.
S’il fallait choisir, ma préférence à moi irait aux 2 chaises amoureuses. Traduire l’amour et le jeu amoureux par la désarticulation est MAJESTRALE.
Mais aucune œuvre ne laisse indifférent. Elles ont chacune une histoire que je vous invite à découvrir en vous y rendant, même si j’ai déjà trahi le secret des médiateurs sur snap *ownsl257*.
Nous avons eu la chance d’être guidée par une personne très sympathique dont le nom m’échappe maintenant et je me sens trop mal de cet oubli parce qu’elle contribue pour beaucoup à entrer dans l’univers de la Fondation et de l’artiste.

J’y retournerais certainement. Elle n’a pas été très attentive (dans le sens attentif de l’adulte où on attend de nous que nous écoutions sagement et fixement) mais elle a kiffé à sa façon et s’est émerveillée de tout et de rien (le vidéoprojecteur : maman la télé est dans le mur !!!). Elle a aussi beaucoup couru partout et ça elle aime. Je pense pour elle que l’intérêt viendra au contact encore et encore de cet univers.

PS : L’entrée est libre et libre c’est un autre mot pour gratuit. 😉

N’hésitez pas à partager à des parents ou pas autour de vous en panne d’inspiration.

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Les chaises amoureuses

 

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Merina – L’origine

 

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Mur de la galerie

 

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Mur de la galerie

 

Elle et Lui – 15

Sur la table, trônait encore les restes d’un repas.
Une assiette et un verre sales qui se trouvaient dans la même position depuis un temps qu’elle ne saurait plus dire. Elle n’avait plus la force de déplacer les choses. D’ailleurs pourquoi les déplacerait-elle? L’évier dans la cuisine était plein à craquer et il était devenu impossible de s’y mouvoir à son aise. Un chaos qui avait maintenant attaqué le salon. A cela, s’ajoutait une puanteur qui vous saisissait au nez dès que vous vous en approchiez, pour ensuite s’accrocher à vos vêtements et vous poursuivre jusque dans vos rêves.
Il fallait quand même qu’elle trouve une solution.
Elle avait compté et recompté les assiettes et verres jetables, restes de son fiasco d’anniversaire et elle savait qu’elle ne pourrait pas tenir longtemps. Il y avait au total 18 assiettes et 12 verres. Les verres n’étaient pas le plus important, elle pouvait s’en passer et faire à l’ancienne. Mais pour les assiettes, c’était un peu plus compliqué. L’idée lui a traversé l’esprit de se servir des feuilles de ses innombrables magazines dont aucun n’avait tenu ses promesses.
Et puis, zut.
Elle allait devoir sortir.
Elle n’allait quand même pas se terrer indéfiniment. Elle n’était sûrement pas la première à ressentir un tel chagrin et même si elle l’était, elle était fière d’être une pionnière.
Elle lui avait cherché des excuses. Elle n’avait rien trouvé.
Elle lui avait demandé des explications. Il n’avait pas daigné réagir.
Rien.
Pas un mot d’excuse.
Pas un mot tout court.
Elle était pourtant prête à lui pardonner mais pour cela il fallait qu’il fasse un effort. Un minuscule effort qu’elle emphaserait avec tout ce qu’elle avait d’imagination pour ses amies qui avaient été présentes. Elle devait sauver la face. Mais avec rien, qu’est ce qu’elle pouvait bien faire?

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